| Le baromètre d’image des syndicats et de la CGT auprès des Français en 2013, réalisé par l’institut Harris Interactive, est instructif . Nous avons demandé au secrétaire général de la CGT son avis sur ce qu’il traduit. Les préoccupations des salariés coïncident avec les priorités de l'action de la CGT. NVO - La Commission européenne vient de confirmer ce que la CGT ne cesse de dire : l’austérité handicape la croissance. Selon le sondage, 74 % des salariés interrogés pensent que l’augmentation des salaires améliorerait la situation économique du pays. Pourtant 34 % seulement pensent que c’est possible. D’où vient ce hiatus et comment le résorber ? Thierry Lepaon - Cela fait plusieurs années que les salaires n’augmentent pas, mais c’est devenu un sujet tabou. Le patronat comme le gouvernement ne veulent pas de débat sur les salaires. Cette situation pèse évidemment sur l’appréciation des salariés quant à la possibilité d’intervenir sur les salaires. Mais les gens constatent aussi que l’argument selon lequel le renoncement à l’augmentation des salaires sauvera l’emploi ne tient pas. Au contraire. Les deux courbes du chômage et des rémunérations sont explicites : celle du chômage monte quand celle des salaires baisse. Je regrette vivement que le gouvernement actuel n’ait pas voulu, malgré notre insistance, inscrire les questions des salaires et de l’emploi dans les thèmes débattus lors des deux conférences sociales. On peut parler de tout dans ce pays, sauf des salaires et de l’emploi. Il est significatif d’ailleurs qu’au moment où le premier ministre nous faisait savoir qu’il n’y aurait pas de table ronde sur les salaires à la première conférence – « parce que le patronat n’en veut pas », nous a-t-on dit –, Marylise Lebranchu a cru bon d’annoncer à la télévision, la veille de l’ouverture de la conférence, le maintien du gel du point d’indice des fonctionnaires. Je crois que les salariés ont bien compris que si les salaires n’augmentent pas, la consommation et l’activité reculent, et les cotisations sociales n’augmentant pas, le financement de la protection sociale s’en trouve aggravé. L’idée progresse que l’inversion de la courbe du chômage dépend de l’augmentation des salaires. Depuis dix ans, la confiance des salariés dans les syndicats a fortement augmenté. La CGT est le syndicat qui bénéficie le plus de cette confiance chez les salariés (44 %), et même pour l’ensemble des Français (41 %). Mais on constate un recul de cette confiance en 2013, pour tous les syndicats et également pour la CGT. À quoi doit-on l’attribuer ? Je veux d’abord souligner l’importance de cette confiance. Dans une société fragilisée, bloquée, il n’y a plus qu’une force qui bénéficie de la confiance, ce sont les syndicats. Cette confiance est plus forte chez les salariés, en contact avec les syndicats, que dans l’ensemble de la population. En réalité, il y a une grande attente à l’égard du syndicalisme. Les salariés demandent beaucoup à la CGT par exemple. Ils ne font cependant pas le lien entre leurs exigences et leur propre engagement. C’est ce décalage-là qu’il nous faut réduire, et insister sur la nécessité d’une « irruption des salariés sur le champ social ». Dans l’histoire, aucune avancée n’a été acquise sans l’intervention des salariés. La question, pour nous, c’est de passer de la confiance à l’engagement pour modifier le cours des choses. Il y a certes des réticences, mais nous-mêmes, trop souvent, nous nous contentons de leur confiance sans leur proposer de s’engager. « Votez pour nous, on s’occupe de tout », ce temps-là est révolu. "Il faut être attentifs à ce qui se dit dans les ateliers, les bureaux" La confiance dans la force collective a été entamée, c’est vrai. Nous devons y remédier. Retrouver le goût de l’échange. Dans l’entreprise, on discute plus des décisions de la direction que des problèmes rencontrés par les salariés, de ce qu’ils veulent et de comment l’obtenir. Trop souvent, nous leur livrons notre analyse et nos propositions sans les associer, sans faire le lien entre leurs difficultés et la définition des objectifs à atteindre, et les moyens d’action pour y parvenir. Il faut être attentifs à ce qui se dit dans les ateliers, les bureaux, et qui ne s’exprime pas dans les réunions. Notre syndicalisme doit se préoccuper des conditions de vie et de travail des salariés. On savait les Français mécontents, mais on les dit fatalistes, voire résignés, face à la dégradation de leur situation. Le sondage constate à l’inverse que, plus massivement que les années précédentes, les salariés sont prêts à agir sous différentes formes pour faire valoir leurs revendications. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de luttes dans le pays ? Il y a évidemment un décalage entre l’envie sincère de faire et la difficulté à le concrétiser. Il nous faut poser en toute circonstance la question de l’action collective et de ses modalités, de la pétition à la grève, avec les salariés eux-mêmes. Ce qui doit nous guider, c’est l’efficacité. Il vaut mieux parfois une pétition signée par 80 % des personnels qu’une grève militante. Faire signer une pétition, c’est toujours le fruit d’un échange précieux avec les salariés. Il nous faut lier le besoin de l’action avec les raisons et la nature de l’action. Et la meilleure action, c’est celle qui est décidée collectivement. Le sondage dit aussi que 45 % des salariés sont prêts à adhérer à un syndicat. Comment se fait-il que la syndicalisation soit aussi faible ? Beaucoup de gens sont prêts à se regrouper. C’est le sens des réseaux sociaux sous toutes les formes, du covoiturage aux réseaux Internet. Adhérer à un syndicat est certes plus complexe. Mais n’y a-t-il pas dans le militantisme des pratiques qui n’incitent pas à la syndicalisation ? Travailler douze heures par jour, sacrifier sa vie de famille, sa carrière, ne donne pas envie… Je crois aussi qu’on ne pose pas assez l’adhésion de manière collective. Adhérer à un syndicat, c’est manifester un attachement à une forme d’organisation collective. Or, on considère toujours que l’adhésion est un acte individuel, et la syndicalisation est souvent évoquée en dehors et parfois après l’action, ce qui a moins de sens. La proximité des problèmes rencontrés par un groupe de salariés peut favoriser l’adhésion collective en dépassant les appréhensions individuelles. Il y a aussi la présentation que l’on fait du fonctionnement de notre syndicat. C’est d’une grande complexité pour un néophyte. Il faut simplifier la vision que peuvent avoir les salariés du syndicat. L’appropriation de la vie syndicale doit être conçue comme un processus. Ne rendons pas les choses plus compliquées qu’elles le sont. Pour gagner de l’influence, la CGT devrait être à la fois plus ouverte au dialogue et à la négociation, mais aussi plus vigilante, plus combative et être force de proposition. C’est la quadrature du cercle non ? Les salariés veulent des résultats, et pour cela ils sont attachés à la négociation, à l’unité syndicale. Ils ont raison. Ils attendent du syndicat qu’il soit franc, honnête, loyal, persévérant, et aussi exigeant. Ce sont parfois les mêmes salariés qui nous demandent d’être plus ouverts dans la négociation et plus intransigeants. D’autant qu’aujourd’hui, la négociation est vécue surtout comme une remise en cause des acquis. C’est leur situation qui veut cela. Nous devons en tenir compte. Les salariés nous vivent d’ailleurs autrement. Le fait que nous ayons décidé de ne plus quitter les tables de négociations, quelle que soit l’attitude du patronat, y a contribué. Ils nous reconnaissent une force d’opposition, et c’est une bonne chose, c’est le rôle premier d’un syndicat. Gardons notre capacité à dire non. Mais il nous faut, dans le même temps, bien communiquer ce que nous proposons. On sait expliquer ce que nous ne voulons pas, on sait moins convaincre de ce que nous proposons. Il faut revisiter notre communication de ce point de vue. Être autant dans l’action pour faire valoir des solutions que dans la réaction aux mesures patronales ou gouvernementales. Le sondage traduit aussi le souhait que la CGT se coupe de toute influence politique, qu’elle soit plus réaliste et dans les négociations, plus à l’écoute des travailleurs et porteuse de solutions à la crise. Que répondez-vous à ces attentes ? Concernant le besoin d’autonomie du syndicalisme à l’égard de toute influence politique, c’est acquis dans nos organisations, et c’est l’image que nous donnons, le sondage le confirme. En même temps, il nous faut être attentifs à ce que font les autres et être capables de travailler avec eux. S’agissant de notre indépendance à l’égard du politique, on nous a reproché longtemps d’être liés au Parti communiste, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on attend de nous que nous soyons aussi indépendants du gouvernement de gauche, bien que nous ayons contribué à son installation. Mais cela ne peut nous conduire à mettre un signe d’égalité entre la droite et la gauche, au risque de favoriser les ambitions de l’extrême droite. Nous avons de ce point de vue, précisément parce que nous conservons la confiance des salariés, une grande responsabilité. Être toujours plus à l’écoute ? Oui, c’est notre pratique syndicale qui est interrogée. Penser avec les salariés, pas à leur place. Force de proposition ? Je crois qu’on ne l’a jamais été autant. Le problème c’est d’être capables d’articuler intelligemment contestation et proposition, luttes défensives et propositions constructives. Pratiquer un syndicalisme de conquêtes. Et pour cela la question de la syndicalisation, la syndicalisation des jeunes générations de salariés, est décisive. |